Peau noire, masques blancs – Frantz Fanon (éditions du Seuil 1952) 1/2

peaunoiremasquesblancsCet essai est troublant parce que l’analyse que Fanon fait de la société est portée par une voix vraiment personnelle, ou plutôt équilibrée par une voix personnelle. C’est ce qui est important dans le mouvement dont il se fait le porte-parole au fond : un être humain peut parler de l’humanité car il porte l’humanité, il est un fragment d’un tout plus vaste. Ce texte semble être le fruit d’un long processus partant du vécu, passant par l’analyse et le recul (sur soi, sur la société), puis de nouveau un retour à l’intérieur de soi.

« Je crois sincèrement qu’une expérience subjective peut être comprise par autrui ; et il ne me plaît nullement de venir en disant : le problème noir est mon problème, moi seul, puis de me mettre à l’étudier. Mais il me semble que M. Mannoni n’a pas essayé de ressentir par le dedans le désespoir de l’homme de couleur en face du Blanc. Je me suis attaché dans cette étude à toucher la misère du Noir. Tactilement et affectivement. Je n’ai pas voulu être objectif. D’ailleurs, c’est faux : il ne m’a pas été possible d’être objectif. » (page 70) *

Les chapitres sont les suivants : Le Noir et le langage / La femme de couleur et le blanc / L’homme de couleur et la blanche / Du prétendu complexe de dépendance du colonisé / L’expérience vécue du Noir / Le Noir et la psychopathologie / Le Nègre et la reconnaissance, et je viens de terminer le cinquième.

Jusqu’ici, je me suis dit plusieurs fois « bien entendu » ou « il ne m’apprend rien, cela tombe sous le sens », c’est que, fort heureusement du chemin a été parcouru et que la pensée de Fanon a irrigué notre société. Maintenant, le temps qu’il prend à décrire les mécanismes d’enfermement dans la logique du racisme est intéressant. En somme : pas d’issue possible, le Noir est enfermé, ramené à la place qu’on lui a désigné, rabaissé quelque soit sa stratégie pour trouver une issue vers la dignité. En tant que psychiatre il décrypte très bien ce processus et la souffrance qui en découle. Les chapitres deux et trois ne m’ont pas appris beaucoup non plus, en somme il y est question de la honte de sa propre couleur et des stratégies des hommes ou des femmes pour s’élever socialement, autrement dit, se blanchir. Ce qu’on y apprend vraiment en fait c’est la façon dont le racisme imprègne chacun, noirs comme blancs et peut générer une attitude aussi contre-nature que la détestation de sa propre origine/culture/naissance/histoire/existence. Triste constat que j’ai eu l’occasion de faire il y a quelques temps déjà avec mes recherches sur le sexisme où l’on constate un même mécanisme : les femmes-misogynes.
À de nombreuses reprises dans ce livre il est fait des parallèles entre les noirs, le racisme et d’autres rejets, comme l’antisémitisme. Fanon évoque (puis rejette) aussi le parallèle avec la classe ouvrière toute entière. Mais à moi, ces questionnements et analyses m’ont surtout ramené à la cause des femmes, la moitié du ciel comme disent les chinois (paraît-il) et je pense qu’en termes de rejets, de préjugés, d’absurdités ou de logique hermétiques les deux se valent, malgré tout il n’en est pas question ici (je n’ai pas fini ma lecture je le répète). Aussi on peut lire à la page 71 par exemple :

« Toutes les formes d’exploitation sont identiques, car elles s’appliquent toutes à un même « objet » : l’homme. A vouloir considérer sur le plan de l’abstraction la structure de telle exploitation ou de telle autre, on se masque le problème capital, fondamental qui est de remettre l’homme à sa place.

Le racisme colonial ne diffère pas des autres racismes.

L’antisémitisme me touche en pleine chair, je m’émeus, une contestation effroyable m’anémie, on me refuse la possibilité d’être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère. Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, chacune de mes lâchetés manifeste l’homme. Il nous semble encore entendre Césaire :  » Quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends qu’en Amérique des nègres sont lynchés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends que des Juifs sont insultés, méprisé, pogromisé, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; que je tourne enfin le bouton de ma radio et que j’apprenne qu’en Afrique le travail forcé est institué, légalisé, je dis que, véritablement, on nous a menti : Hitler n’est pas mort ».(cité de mémoire, Discours politiques, campagne électorale de 1945, Fort-de-France) »

…mais où semble-t-il, le mot homme est employé (à tort) comme un neutre.

Plus dernièrement, avec le chapitre intitulé L’expérience vécue du Noir, j’ai appris davantage et je dois dire, que de façon générale, son écriture, sa voix me touche car elle est à la fois digne et tendre dans le sens d’une dignité qui n’a pas besoin de grandiloquence, où le propos est universel davantage par sa simplicité que par son ambition. Parce que dénoncer le racisme c’est revenir à l’essentiel, dépouiller la société de ses surplus de discours et de filtres.

Ce paragraphe m’a rappelé le magnifique court-métrage d’Alain Resnais et Chris Marker sorti en 1953 « Les statues meurent aussi » à voir ici :

« Oui, nous sommes (les nègres) arriérés, simples, libres dans nos manifestations. C’est que le corp, pour nous n’est pas opposé à ce que vous appelez l’esprit. Nous sommes dans le monde. Et vive le couple Homme-Terre ! D’ailleurs, nos hommes de lettres m’aidaient à vous convaincre ; votre civilisation blanche néglige les richesses fines, la sensibilité.  »

Plus loin celui-ci m’a donné permis de saisir toute l’ampleur au propos de Fanon et sa pertinence aujourd’hui.

« Je remettais le Blanc à sa place ; enhardi, je le bouscule et lui jetai à la face : accommodez-vous de moi, je ne m’accommode de personne. Je ricanais à pleines étoiles. Le Blanc, c’était visible, grondait. Son temps de réaction s’allongeait indéfiniment… J’avais gagné, j’exultais.

« Laissez là votre histoire, vos recherches sur le passé et essayez de vous mettre à notre rythme. Dans une société comme la nôtre, industrialisée à l’extrême, scienticisée, il n’y a plus de place pour votre sensibilité. Il faut être dur pour être admis à vivre. Il ne s’agit plus de jouer le jeu du monde, mais bien de l’asservir à coups d’intégrales et d’atomes. Bien sûr, me disait-on, de temps à autre, quand nous serons fatigués de la vie de nos buildings, nous irons à vous comme à nos enfants… vierges… étonnés… spontanés. Nous irons à vous comme à l’enfance du monde. Vous êtes si vrais dans votre vie, c’est-à-dire si badin. Abandonnons pour quelques instants notre civilisation cérémonieuse et polie et penchons-nous sur ces têtes, sur ces visages adorablement expressifs. En uns sens, vous nous réconciliez avec nous-mêmes. »

Ainsi, à mon irrationnel, on opposait le rationnel. A mon rationnel « le véritable rationnel ». A tous les coups, je jouais perdant. » (pages 106-107)

Étonnant non, combien cet extrait relie la réflexion sur l’identité noire et la logique raciste, à des préoccupations bien actuelles autour du rythme et du mode de vie, de la croissance, voire même du tourisme…. On peut dire que tout se tient, sans tomber dans la paranoïa. En effet, comme il l’a dit : « Toutes les formes d’exploitation sont identiques, car elles s’appliquent toutes à un même objet : l’homme. » un constat à la fois terrifiant et optimiste car tous les maillons de la chaîne étant liés en s’attaquant à l’un on en atteint un autre.

Je vous tiens au courant pour la suite de ma lecture. N’hésitez pas à faire partager vos propres impressions de lecture dans les commentaire.


* À propos d’objectivité je lisais récemment un mémoire sur la bd engagée qui évoquait la démarche d’auteurs comme Guy Delisle, Manu Larcenet ou Étienne Davodeau qui s’appuient sur le témoignage d’un individu pour en faire ressortir la dimension universelle. J’adhère à ce type de démarches que je trouve plus modestes, plus réalistes et donc plus justes que jouer le jeu de l’objectivité (ce que font parfois les journalistes), ce qui revient à se mentir à soi et donc aux lecteurs.

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