L’Usage du monde, Nicolas Bouvier (édition Petite Bibliothèque Payot)

L'Usage du monde, Nicolas Bouvier

Bière pour ouvrir l’appétit, salami, gâteau au fromage couvert de crème aigre.

Nous n’étions pas attablés depuis une heure que Kosta avait son instrument en bretelles et que le docteur accordait un violon. Près du dressoir où elle empilait les assiettes, la servante s’était mise à danser, gauchement d’abord, le haut du corps immobile, puis de plus en plus vite. Kosta tournait lentement autour de la table, ses doigts carrés volaient sur les touches. La tête penchée, il écoutait son clavier comme on écoute une source. Lorsqu’il cessait de marcher, seul le pied gauche marquait la mesure, le visage placide semblait à peine concerné par le rythme. C’est cette retenue qui fait les vrais danseurs. Nous qui ne savions pas danser, cette musique nous montait à la figure et s’y défaisait en tiraillements sans profit. Le docteur faisait rendre gorge au violon ; l’archet emmenait les cordes sur deux bons centimètres pendant qu’il soupirait, transpirait, se gonflait de musique comme un champignon sous l’averse. Jusqu’à la grand-mère, pourtant complètement percluse, qui repliait un bras derrière sa nuque, étendait l’autre – la position des danseurs – et dodelinait en mesure, souriant de toutes ses gencives.

Côtelettes panées, rissoles à la viande, vin blanc.

Le kolo, c’est la danse en rond qui fait tourner toute la Yougoslavie, de la Macédoine à la frontière hongroise. Chaque province a son style, il existe des centaines de thèmes et de variantes et il suffit de quitter les grandes routes pour les voir danser partout. Petits kolos tristes, improvisés sur les quais de gare, entre les volailles et les paniers d’oignons, pour un fils qui part au régiment. Kolo endimanchés sous les noisetiers, abondamment photographiés par la propagande titistes qui prend grand soin de cet art national et envoie au fond des campagnes des fonctionnaires « spécialistes » relever en mesures de 9/4 ou de 7/2 les astuces rythmiques de paysans rompus aux plus légères syncopes, aux plus ingénieuses dissonances. Les musiciens profitent évidemment de cette exaltation du folklore, et ici, le bon style à la flûte ou à l’accordéon constitue un véritable capital.

Lard, crêpes à la confiture, pruneau deux fois distillé.

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