Qui a peur de la littérature ado ? Annie Rolland

Projet éditorial oblige,
réflexion sur la littérature jeunesse oblige,
questionnements sur la censure oblige,
je suis arrivée au bout d’une lecture passionnante et arrivée à point nommé dans mon parcours : Qui a peur de la littérature ado ? d’Annie Rolland aux éditions Thierry Magnier

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L’auteure décrypte les mécanismes de la censure aveugle de certains adultes à l’égard de la littérature destinée aux ados. Le champ de réflexion peut vous paraitre étroit ou un peu lointain déjà : les romans, le public adolescent, l’ambiance CDI et Gestapo (surnom de ma documentaliste habillée intégralement de cuir noir quand j’étais en 6e et 5e).

Annie Rolland essaie d’analyser ce qui motive cette censure et le type d’ouvrage le plus souvent visé, l’est parce qu’il entre en contradiction avec nos représentations des « enfants ». Elle dissèque aussi l’argumentaire des censeurs pour en montrer la vacuité et leur seule teneur alarmiste, bien-pensante, normalisatrice. Elle glisse d’ailleurs quelque part que cette inclination à la normalisation à outrance est un type d’eugénisme (c’est-à-dire, une sélection et une élimination des individus jugés inaptes, ratés, déviants comme ont pu le faire les régimes totalitaires). Autant vous dire que ces propos raisonnent étrangement avec les sms sur les cours de masturbation aux enfants qui ont pu circuler parmi des parents d’élèves récemment.

« […] nous pouvons d’ores et déjà poser ici les bases de notre opposition radicale à cette forme de censure fondée sur une idée aussi dépassée que la « belle innocence » des enfants. Il est en effet très confortable pour certains adultes de croire les enfants ignorants et privés de pensée organisée, afin de faire l’économie d’un dialogue qui leur coûterait leur tranquillité en mettant à mal leurs certitudes. » p.100

En tant que future professionnelle de l’édition et en tant qu’individu entrant fatalement en contact avec des enfants à un moment ou à un autre, ce livre aborde des questions incontournables. Il nous incite à réfléchir à notre rôle de censeur, à notre propre rapport à la censure et à l’auto-censure, le fameux réflexe de « ooooh ! tout de même pas pour les enfants! » c’est un peu dur pour des enfants, c’est un peu trop ci ou un peu trop ça ».

Ainsi l’auteure nous amène à reconsidérer les adolescents sous un jour nouveau, hors les habituels refrains (souvent télévisuels) à propos des ados, ces personnages étranges, toujours sombres et tourmentés, en danger perpétuel, incompréhensibles et systématiquement ingrats. Elle est psychologue de formation et soigne des ados en souffrance pour leur permettre de surmonter des passes difficiles elle les connait donc et voit combien ces mêmes ados sont créateurs et pleins de ressources. Bref, elle les considère comme les adultes en devenir qu’ils sont. Et comme le dit justement une collégienne interviewée sur ses lectures
« Les jeunes ne sont pas toujours obligés d’avoir des problèmes… »

Ces ados savent ce qu’ils aiment, sont capables d’analyse et de recul critique. L’idée principale de l’ouvrage est qu’un récit brossant une réalité violente, le suicide, des problématiques de drogues par exemple, ne va pas pervertir, dé-moraliser les lecteurs, de la même façon qu’un étron se suicidant en tirant la chasse, n’incitera pas des jeunes enfants à mettre fin à leurs jours (cf. article précédent Le caca et la censure). A. Rolland rappelle du même coup le rôle cathartique de la violence lue (pas celle des actes bien sûr), ce qui fait écho pour moi aux critiques qu’on entend régulièrement à l’égard de la première industrie culturelle du monde : le jeux vidéo

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Le propos est révolté par cette censure bête et méchante, mais il est aussi contrebalancé par le portrait sans angélisme ni diabolisation d’une jeunesse riche, et ça, ça fait plaisir ! Enfin , l’ouvrage montre combien la censure est révélatrice de l’état de  notre société et que la littérature pour adolescents et pour la jeunesse en général, n’est pas une sous-littérature.
Bref, lisez-le !

Quelques morceaux choisis :

« Aimer ou ne pas aimer, c’est précisément ce que les détracteurs de la littérature pour la jeunesse refusent aux jeunes lecteurs. Car nul ne saurait reprocher à quiconque d’aimer ou de ne pas aimer tel livre ou tel auteur, en revanche nous pouvons contester à une minorité bruyante le droit de décider pour quiconque ne partage ni ses goûts, ni ses valeurs, ni sa fragilité morale. M.-C Monchaux [une des gardienne de la morale] a bien raison de choisir ses lectures en fonction de ses goûts, elle qui, à l’âge de vingt-trois ans (!) , a « mis des semaines à [se] remettre du choc » après la lecture de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. » p. 96 et 97

« La littérature de jeunesse est adolescente, c’est peut-être à la mesure de cette métaphore que nous pouvons comprendre en quoi elle génère des conflits avec les adultes. Cette littérature est conflictuelle sans le vouloir car elle véhicule les affects refoulés de l’enfance : douleur de la séparation et de la perte, peur de la mort, angoisse d’abandon. Ces histoires réactualisent chez le lecteur adulte la cruelle obligation qui s’est imposée à nous de quitter l’enfance pour grandir et devenir adulte, et les déchirements impensables qu’elle a occasionnés. C’est-à-dire renoncer au principe de plaisir afin de respecter le principe de réalité, cesser de confondre le réel et l’imaginaire. D’où la violence du propos. Contrairement à ce que des esprits chagrins veulent nous faire croire, cette jeune littérature est le signe récent d’une maturation de notre pensée, d’un accroissement de la connaissance de nous-même et de notre capacité à l’exprimer. Ceux qui ne la reconnaissent pas comme telle malgré le talent artistique déployé dans ce domaine sont les ennemis acharnés de la maturation, de l’épanouissement psychologique. Ils sont les pourvoyeurs de la souffrance sans remède, ils font de l’ignorance leur fonds de commerce en niant l’essence même de notre humanité : le langage. » p. 225

« Contrairement aux idées reçues l’art, et en particulier l’art du roman, ne sert pas à assouvir notre faim de beauté. Il ne peut qu’attiser et entretenir ce manque, « ce besoin d’autre chose que l’art ». Dans les dernières pages de son essai Pour Sganarelle [p. 474], Romain Gary écrit : « Si par quelques miracle de science, de civilisation ou d’invention surnaturelle, cette plaie d’absence pouvait être comblée, les musées et les littératures ne nous parleraient plus de rien, si ce n’est d’un lointain balbutiement de l’enfance de l’espèce, un murmure de barbarie. » p. 229

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