Il était une fois… la discipline moutonnière

Il était une fois, l’histoire de… vous-même VS la discipline moutonnière. Fight!

Alain, Propos sur les pouvoirs, Éléments d’une doctrine radicale, 13 avril 1923.

« Le mouton est mal placé pour juger, aussi voit-on que le berger de moutons marche devant, et que les moutons se pressent derrière lui ; et l’on voit bien qu’ils croiraient tout perdu s’ils n’entendaient plus le berger, qui est comme leur Dieu. Et j’ai entendu conter que les moutons que l’on mène à la capitale pour y être égorgés meurent de chagrin pendant leur voyage, s’ils ne sont pas accompagnés par leur berger ordinaire. Les choses sont ainsi par la nature ; car il est vrai que le berger pense beaucoup aux moutons et au bien des moutons ; les choses ne se gâtent qu’à l’égorgement ; mais c’est chose prompte, séparée, et qui ne change point les sentiments.
Les mères brebis expliquent cela aux agneaux, enseignant la discipline moutonnière, et les effrayant du loup. Et encore plus les effrayant du mouton noir, s’il s’en trouve, qui voudrait expliquer que le plus grand ennemi du mouton, c’est justement le berger.
« Qui donc a soin de vous ? Qui vous abrite du soleil et de la pluie ? Qui règle son pas sur le vôtre afin que vous puissiez brouter à votre grès ? Qui va chercher à grande fatigue la brebis perdue ? Qui la rapporte dans ses bras ? Pour un mouton mort de maladie, j’ai vu pleurer cet homme dur. Oui je l’ai vu pleurer. Le jour qu’un agneau fut mangé par le loup, ce fut une belle colère ; et le maître des bergers, providence supérieure et invisible, lui-même s’en mêla. Il fit serment que l’agneau serait vengé ; il y eut une guerre contre les loups, et cinq têtes de loup clouées aux portes de l’étable, pour un seul agneau. Pourquoi chercher d’autres preuves ? Nous sommes ses membres et sa chair. Il est notre force et notre bien. Sa pensée est notre pensée ; sa volonté est notre volonté.
C’est pourquoi mon fils agneau, tu te dois à toi-même de surmonter la difficultés d’obéir, ainsi que l’a dit un savant mouton. Réfléchis-donc et juge toi.
Par quelle belle raison voudrais-tu désobéir ? Une touffe fleurie ? Ou bien le plaisir d’une gambade ? Autant dire que tu te laisserais gouverner par ta langue et tes jambes indociles. Mais non. Tu comprends bien que, dans un agneau bien gouverné, et qui a ambition d’être un vrai mouton, les jambes ne font rien contre le corps tout entier. Suis donc cette idée ; parmi les idées moutonnières, il n’y en a peut-être pas une qui marque mieux le génie propre au vrai mouton. Sois donc au troupeau comme ta jambe est à toi. »
L’agneau suivait donc ces idées sublimes, afin de se raffermir sur ses pattes, car il était environné d’une odeur de sang, et il ne pouvait faire autrement qu’entendre des gémissements bientôt interrompus, et il pressentait quelque chose d’horrible, mais que craindre sous un bon maître, et quand on n’a fait que par ses ordres ? Que craindre lorsque l’on voit le berger avec son visage ordinaire et tranquille ainsi qu’au pâturage ? À quoi se fier, si on ne se fie à cette longue suite d’actions qui sont toutes des bienfaits ? Quand le bienfaiteur, quand le défenseur reste en paix ? Que pourrait-on craindre ? Et même si l’agneau se trouve couché sur une table sanglante, il cherche des yeux le bienfaiteur, et le voyant tout près de lui, attentif à lui, il trouve dans son cœur d’agneau tout le courage possible. Alors passe le couteau ; alors est effacée la solution, et en même temps le problème. »

Pas besoin d’expliciter, hein ? Vous êtes grands…

Donc voilà… une métaphore que j’aime bien. En 10 ans, elle m’a suivie dans tous mes déménagements – pas moins de huit.
Petite recontextualisation pour ceux qui ne situeraient pas le personnage : Alain (Émile-Auguste Chartier de son p’tit nom… un tel prénom ♥ ne pouvait pas rester dans l’ombre !), penseur, militant radical de l’entre deux guerres, pour une République entièrement gouvernée par le peuple, pacifiste, antifasciste. Entre formules de conteur, idées politiques et conceptions philosophiques. Une plume qui fait penser aux allégories platoniciennes.

Il était une fois, une fable…
90 ans après, ce propos est (mal)heureusement (?) (tout dépend du point de vue) toujours autant d’actualité.
Malheureusement, parce qu’il n’y a qu’à voir l’actualité, on est encore loin d’avoir des États bien gouvernés.
Heureusement, parce qu’être libre de penser, développer son esprit critique, c’est jamais superflu.

Il était une fois, l’histoire des vieilles idées reçues : « la philo, c’est pas mon truc ».
Enfin un philosophe que l’on n’a pas de mal à suivre et à comprendre. Enfin un philosophe qui n’essaie pas d’ériger un système philosophique. Des pensées, des propos et puis c’est tout. Un propos, ça se lit en un rien de temps et surtout aussi facilement qu’un conte ou qu’une fable. Traumatisés de Kant, Hegel, Kierkegaard et toute la clique (comme moi), réappropriez-vous la philosophie. Tout comme la lecture, ce n’est pas un domaine réservé à une élite intellectuelle qui penserait pour nous.

grégaire

Entre ceux qu’il ne faut pas suivre aveuglément et ceux qui poussent au cul pour qu’on avance tous dans la même direction…

à nous de trouver notre place…

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